« Hé man, c’est le temps de nettoyer ta m*. Tout le monde a son passé m*dique. Pour certains c’est pire. Quand ça pue, faut nettoyer. Tu n’peux pas rester dans ton jus. Si tu restes dedans, tu te fais du mal à toi et aux autres. » (Bob, Tim, Tony)    

Pendant plus de 15 ans, j’ai travaillé avec beaucoup d’hommes qui faisaient la transition de la vie militaire à la vie civile. Ils ont été parmi mes meilleurs professeurs. La transition n’était pas facile pour beaucoup d’entre eux. En fait, c’était un défi de taille. Dans un sens, c’était comme lâcher un trapèze pour attraper le suivant, un processus qui ne peut exister sans l’inévitable instant où l’on reste suspendu dans les airs, retenant son souffle. Il peut s’agir de renoncer à un emploi, une carrière, une voie à suivre ou une identité avant de pouvoir tenir le prochain trapèze entre vos mains, avant même d’être certain de la prochaine étape.

C’était dans le cadre de mon travail avec les hommes dans l’armée que j’ai rencontré Tony, Bob et Tim, des hommes qui m’ont beaucoup appris sur le courage, la compassion, les convictions et l’engagement. Ils ont chacun affronté leur transition, déterminés à avancer dans la vie. Ce sont ces hommes qui m’ont aussi appris à « nettoyer ta m* ». (J’en ai discuté avec chacun d’entre eux.) Dans l’armée, cela signifie déposer les valises; c’est tout ce qui empêche un gars de faire le travail; renoncer à la vie avant l’armée, une vie où tu n’as d’autre maître que toi-même, afin de devenir l’un des soldats; passer du « je » au « nous ». Ce n’est pas une transition facile, mais elle est essentielle au bien-être de toute la troupe. Cependant, « nettoyer ta m* » peut également faire référence à d’autres transitions de la vie — essayer d’aller de l’avant, de faire des changements ou de faire face à une perte et trouver cela difficile.

Beaucoup des militaires hommes avec qui j’ai travaillé sentaient que parfois quelque chose dans leur vie les retenait, les empêchait de lâcher prise, d’attraper le trapèze suivant. Pour eux, certains faits importants de leur vie étaient des obstacles : les répercussions d’un traumatisme qu’ils ont vécu; la perte d’un frère mort dans leurs bras et le deuil inhérent; la peur de l’échec; un sentiment de confusion quant aux démarches suivantes à entreprendre; douter que la vie n’offre jamais rien de bon à nouveau; la solitude dans leurs propres vies et la vérité relativement à leur expérience militaire; la colère et un sentiment de trahison pour le prix qu’ils ont payé; une prise de conscience que quelque chose avait changé en eux et qu’ils ne pourraient jamais revenir à ce qu’ils étaient avant de s’engager dans l’armée. Tout tournait autour du changement et du détachement. Qui étais-je en tant que soldat? Qui suis-je à titre de civil possédant une expérience militaire? Qui suis-je comme homme? Il ne s’agissait plus de se conformer, mais de trouver sa voie.

La vie civile regorge également de transitions; en matière de relations, d’éducation, de formation et de travail, être un citoyen responsable. Nous sommes confrontés tous les jours à des enjeux liés au rôle de l’homme : problèmes quant aux relations (partenaires, enfants, parents, frères et sœurs, amis, employeurs, collègues), gagner sa vie, assurer la subsistance des autres et apporter une contribution positive à la famille et la communauté. C’est beaucoup. Et il est facile de s’enliser. Il peut devenir difficile d’agir. Il y a tellement de « Oui, mais. Oui, mais je n’ai pas grandi dans une famille stable; oui, mais je ne sais pas comment faire pour être le père que je voudrais être; oui, mais je n’ai pas la formation pour faire le travail que je voudrais; oui, mais je ne sais même pas quel genre d’emploi je veux; oui, mais c’est plus facile de rester à la maison que de sortir pour chercher du travail. La plupart des transitions commencent quand quelque chose dans la vie ne va plus. Par où commencer ?

Mark Nepo1, auteur, poète et philosophe, fait référence au texte de David Peat, un physicien, qui a écrit ceci à propos du bison des prairies : « Les bisons se nourrissaient de l’herbe de bison qui avait été fertilisée par leurs propres excréments. Cette herbe, qui avait des racines profondément ancrées dans la terre, résistait à la sécheresse. »2 Nepo précise qu’il y a une « leçon d’humilité à retenir dans ce cycle qui permet de développer de fortes racines après s’être nourri de ce qui a poussé à l’aide de notre propre m*; après avoir digéré et transformé notre humanité. Comme le bison, nous sommes nourris par ce qui pousse à partir de nos accidents de parcours. Ce que nous piétinons et laissons derrière nous fertilise ce qui nous nourrira. Personne n’y échappe. »1

« Nettoyer ta m* » commence par la reconnaissance de ce qu’est cette m* : une forte émotion qui n’a jamais été exprimée; quelque chose dans le passé qui nous tient en otage; une pensée que nous croyons être un fait; la peur du changement qui vous retient dans ce qui est familier, peu importe comment cela peut être inconfortable ou douloureux. Chacune de ces choses peut éclipser les pistes de solution. Il n’y a cependant aucune raison pour que la m* passée ne puisse pas devenir un terrain fertile à un avenir productif : après l’éclipse — la lumière. 

Lorsqu’il faut débrancher une toilette ou un évier, survolter la batterie d’une voiture ou construire un patio, les hommes n’ont aucun problème à demander l’aide d’autres gars. C’est ce que font les hommes. Cela s’applique également à une randonnée, quand on se retrouve entre amis pour pratiquer un sport ou prendre une bière après le travail. C’est souvent moins vrai quand les hommes se sentent perdus, qu’ils se sentent coincés dans leur travail, qu’ils sont malheureux en couple ou qu’ils s’interrogent sur leur futur.

La transition d’un trapèze à l’autre est plus facile quand vous savez qu’un filet solide — un réseau de soutien — se trouve en dessous de vous. Faites confiance à votre intuition si vous vous sentez coincé; accrochez-vous à l’intention, au désir et à la volonté de changement; passez à l’action, persistez : demandez de l’aide; d’un ami, d’un membre de la famille, d’un professionnel, d’une personne dont vous être certain qu’elle vous donnera une réponse honnête, qui pourrait servir de guide. Les transitions sont des changements; le changement est difficile, mais possible. Nous sommes plus fragiles quand nous sommes seuls; l’union fait la force.

 

  1. Nepo, Mark, Le livre de l’éveil, Guy Tredaniel éditeur, 2011
  2. Peat, David, Blackfoot Physics: A Journey into the Native American WorldviewPhanes Press, 2002, p. 25

 

Présenté par David Kuhl, Tony Spiess, Tim Garthside et Bob Sutherland